Dans de nombreux ministères africains de l’Éducation, la première véritable discussion sur l’EdTech ne commence pas par des applications, des tableaux de bord ou l’intelligence artificielle. Elle débute par une question qui peut sembler administrative, mais qui est en réalité stratégique : « Comment cela va-t-il fonctionner avec ce que nous avons déjà, et continuer à fonctionner une fois que l’équipe pilote sera partie ? »
Cette question, formulée de différentes manières, s’est imposée sur l’ensemble du continent depuis que la COVID-19 a fait de l’apprentissage numérique une nécessité plutôt qu’un choix. De nombreux pays ont accéléré leur numérisation, souvent par le biais de l’enseignement à distance d’urgence, de programmes diffusés à la radio et à la télévision, et de partenariats rapides avec des prestataires privés. Après la pandémie, la transformation numérique est devenue une priorité des plans nationaux, notamment parce que les systèmes éducatifs continuent d’être perturbés par les conflits, les chocs climatiques et les urgences sanitaires.
Cependant, à mesure que l’urgence augmentait, un schéma bien connu s’est renforcé : initiatives fragmentées, plateformes parallèles et projets pilotes qui ne se traduisent pas par des capacités nationales durables. Dans plusieurs contextes, les initiatives portées par le secteur privé ou les bailleurs restent faiblement intégrées et mal coordonnées, et parfois peu alignées sur les plans et politiques nationaux.
C’est là que les besoins des gouvernements deviennent plus clairs et parfois inconfortables pour l’écosystème. Les ministères ne demandent pas davantage d’outils. Ils demandent moins d’outils, mais mieux intégrés, capables de renforcer les systèmes nationaux tout en protégeant les apprenants, les enseignants et les budgets publics.
Début 2026, l’AUDA-NEPAD lancera sa Vision et son Plan de mise en œuvre pour l’EdTech, en parallèle du plan de mise en œuvre de STISA-2034. Le message clé est le suivant : la transformation des systèmes éducatifs africains ne peut pas être portée par des solutions isolées. Elle doit s’appuyer sur des infrastructures publiques numériques interopérables et dignes de confiance, y compris dans le domaine de l’éducation. L’invitation adressée à l’écosystème est simple : aligner ce que vous proposez sur ce que les gouvernements sont en mesure d’absorber, de gouverner et de déployer à grande échelle.
Ce que les gouvernements demandent de manière récurrente
1) Une interopérabilité qui évite les situations de verrouillage
De nombreux ministères ont fait l’expérience directe de la prolifération des plateformes. Un bailleur introduit un système de gestion de l’apprentissage. Un autre partenaire apporte une bibliothèque de contenus. Un troisième propose des évaluations sur une plateforme distincte. Les données sont cloisonnées. Les enseignants disposent de multiples identifiants. Les responsables locaux ne peuvent pas avoir une vision d’ensemble cohérente. Lorsque les cycles d’achat évoluent ou que les contrats prennent fin, le pays hérite d’une dette technique plutôt que d’un système renforcé.
C’est pourquoi les approches neutres vis-à-vis des fournisseurs et fondées sur des standards sont essentielles. Dans l’initiative de politique EdTech de l’AUDA-NEPAD, l’argument en faveur d’une EdTech fondée sur des standards et indépendante des fournisseurs repose sur une réalité pragmatique : sans standards communs et sans interopérabilité, les gouvernements ne peuvent ni déployer durablement les solutions ni protéger les investissements publics dans le temps.
Les gouvernements souhaitent des outils capables de s’intégrer aux systèmes nationaux d’information pour la gestion de l’éducation, aux identités numériques lorsque cela est pertinent, aux plateformes de contenus et aux systèmes d’évaluation. Ils veulent pouvoir changer de fournisseur sans faire s’effondrer l’ensemble de l’écosystème.
2) La durabilité, y compris le coût réel du « gratuit »
Les ministères sont souvent invités à adopter des solutions présentées comme « gratuites » au départ. Puis les coûts cachés apparaissent : licences, hébergement, remplacement des équipements, connectivité, formation, maintenance et assistance. Dans de nombreux contextes africains, les contraintes budgétaires sont structurelles, et non temporaires. L’analyse documentaire qui sous-tend le travail politique de l’AUDA-NEPAD montre que des allocations budgétaires insuffisantes freinent la mise en œuvre, et souligne que la fourniture d’équipements dans les écoles publiques constitue une contrainte majeure à l’adoption.
Ce dont les gouvernements ont besoin, ce n’est pas d’une promesse de passage à l’échelle, mais d’un chemin crédible vers le déploiement à grande échelle. Cela inclut le coût total de possession, un modèle de connectivité réaliste et des solutions adaptées aux contextes à faibles ressources.
3) Un accompagnement des enseignants respectueux des réalités de la classe
Dans de nombreux systèmes publics, la préparation des enseignants est le facteur décisif. Un ministère peut acquérir des équipements, commander des contenus et signer des accords avec des plateformes ; si les enseignants ne peuvent pas intégrer ces outils dans leurs pratiques pédagogiques, les résultats d’apprentissage n’évoluent pas.
Dans les 13 pays pilotes ayant alimenté l’initiative politique EdTech de l’AUDA-NEPAD, la formation des enseignants et l’intégration pédagogique sont systématiquement identifiées comme des axes prioritaires, tout comme le constat que les enseignants des écoles publiques accusent encore un retard en matière de compétences numériques.
Les enseignants n’ont pas besoin d’une formation ponctuelle. Ils ont besoin d’un accompagnement continu, d’apprentissage entre pairs, de ressources adaptées à la classe et d’outils simples qui réduisent la charge de travail au lieu de l’alourdir. Les gouvernements recherchent des partenaires EdTech qui comprennent que le renforcement des capacités des enseignants n’est pas un « bonus », mais le moteur même de la mise en œuvre.
4) La confiance, la protection de la vie privée et la gouvernance des données des apprenants
L’EdTech est de plus en plus un système de données. Cela ouvre des opportunités puissantes pour l’analyse des apprentissages, la remédiation ciblée et une meilleure gestion des systèmes éducatifs. Mais cela soulève également des questions essentielles concernant la protection de la vie privée des apprenants, le consentement, la sécurité et la propriété des données publiques.
Certains pays disposent de cadres de protection des données, mais leur mise en œuvre reste inégale, et dans de nombreux contextes, les capacités réglementaires et de contrôle sont encore en développement. L’analyse politique souligne que les préoccupations liées à la protection des données et à la vie privée figurent dans les cadres nationaux, tout en mettant en évidence les inégalités d’application et d’inclusion des zones rurales.
Les gouvernements demandent donc des réponses claires : Où les données sont-elles stockées ? Qui peut y accéder ? Le ministère peut-il les récupérer dans un format exploitable ? Que se passe-t-il à la fin d’un contrat ? Le système peut-il être audité ?
Ce ne sont pas des obstacles. Ce sont les fondements de la confiance.
5) Une équité pensée dès la conception, et non présumée
Pour de nombreux apprenants, l’accès à Internet se fait en priorité, voire exclusivement, via le mobile. L’analyse documentaire souligne que la pénétration du haut débit reste faible et que beaucoup accèdent à Internet par les données mobiles. Cette réalité façonne ce qui fonctionne en matière de prestation éducative, en particulier dans les zones rurales et les contextes de crise.
Les gouvernements ont besoin de solutions conçues pour des environnements à faible bande passante, un usage hors ligne et des contextes multilingues. La langue et la localisation sont identifiées comme des axes clés dans l’analyse politique. Lorsque l’EdTech n’est pas adaptée aux programmes scolaires, aux langues et aux pratiques de classe, elle devient une couche importée qui ne s’ancre pas durablement.
Ce dont les gouvernements n’ont pas besoin, même avec de bonnes intentions
1) Des systèmes parallèles qui contournent les ministères
Parfois, les projets sont déployés « vers les écoles » plutôt qu’« avec le système ». Cela peut produire des résultats rapides, mais affaiblit la coordination nationale et réduit les chances de passage à l’échelle. L’analyse politique observe que la mise en œuvre de l’EdTech par les secteurs public et privé est souvent peu intégrée et mal coordonnée. Les ministères n’ont pas besoin de nouvelles îles d’excellence, mais d’un renforcement systémique.
2) Une approche centrée sur le matériel sans stratégie pédagogique
Les équipements peuvent être utiles, mais ils ne constituent pas une stratégie en soi. Du matériel sans alignement des contenus, sans capacités enseignantes, sans maintenance ni connectivité devient un problème de stockage. L’analyse politique est claire : les infrastructures sont importantes, mais elles doivent être mises sur un pied d’égalité avec la formation des enseignants, l’équité et la pédagogie et non placées en dessous.
3) Des projets pilotes courts qui génèrent une complexité durable
Un projet pilote qui ne peut ni passer à l’échelle ni s’intégrer n’est pas neutre. Il mobilise l’attention des décideurs, fragmente la mise en œuvre et crée de la confusion dans les processus d’achat. Les gouvernements veulent des projets pilotes conçus comme la première étape d’un déploiement national, intégrant dès le départ les standards, la gouvernance des données et le renforcement des capacités.
Un changement constructif : des outils aux systèmes
Une manière simple de résumer les attentes des gouvernements est la suivante : l’EdTech doit fonctionner comme une infrastructure publique. Non pas au sens où l’État doit tout construire, mais au sens où les solutions doivent renforcer des fondations communes sur lesquelles d’autres peuvent s’appuyer.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le travail politique de l’AUDA-NEPAD fondé sur des standards et la neutralité vis-à-vis des fournisseurs est essentiel. Il s’agit d’une approche de gouvernance qui protège les ministères contre le verrouillage technologique, soutient l’interopérabilité et favorise un marché plus sain où les innovateurs locaux peuvent rivaliser équitablement.
Cela s’inscrit également dans la dynamique continentale. L’analyse politique fait référence à la Stratégie et au Plan de mise en œuvre pour l’éducation numérique de l’Union africaine (2023–2028) et souligne la nécessité de traduire les stratégies continentales en parcours de mise en œuvre concrets, que les pays peuvent contextualiser.
Le lancement à venir : une invitation à l’alignement
Le lancement prochain de la Vision et du Plan de mise en œuvre EdTech de l’AUDA-NEPAD, conjointement avec le plan de mise en œuvre de STISA-2034, n’est pas seulement un moment de communication. C’est un moment de coordination. Il marque une nouvelle phase pour l’EdTech en Afrique, fondée sur l’interopérabilité, la durabilité, les capacités des enseignants et la confiance.
Pour les partenaires, la question n’est pas : « Quel produit voulons-nous proposer ? » mais :
« Quelles priorités gouvernementales sommes-nous prêts à soutenir, d’une manière compatible avec les systèmes nationaux et renforçant les capacités à long terme ? »
Pour les innovateurs, l’opportunité est majeure. Les écosystèmes fondés sur des standards et neutres vis-à-vis des fournisseurs réduisent les barrières à l’entrée et facilitent l’intégration des développeurs locaux aux plateformes nationales. L’analyse politique souligne explicitement l’importance des approches open source pour un passage à l’échelle plus rapide et plus durable.
Pour les ministères, ce lancement est l’occasion de clarifier leurs attentes vis-à-vis du marché et de faire évoluer le débat des projets pilotes vers les plateformes, des produits vers la valeur publique.
Une liste de contrôle simple pour l’écosystème
Si vous souhaitez que votre offre EdTech soit bien accueillie par les gouvernements, posez-vous cinq questions :
- Interopérabilité : peut-elle s’intégrer aux systèmes existants et permettre au ministère de changer de fournisseur sans perdre le système ?
- Durabilité : le coût total de possession est-il compatible avec les budgets publics ?
- Réalité enseignante : réduit-elle la charge des enseignants et inclut-elle un accompagnement continu ?
- Confiance dans les données : protège-t-elle les apprenants et offre-t-elle aux ministères une véritable gouvernance des données ?
- Équité : fonctionne-t-elle dans des environnements à faible bande passante, multilingues et ruraux ?
Si la réponse n’est pas claire, la solution peut être utile, mais elle n’est peut-être pas prête pour un déploiement national.
L’avenir de l’EdTech en Afrique ne sera pas remporté par la plateforme la plus sophistiquée. Il sera construit par ceux qui comprennent le fonctionnement des gouvernements, les réalités des salles de classe, ce que les enseignants peuvent concrètement gérer et les systèmes qui doivent perdurer au-delà des cycles politiques, financiers et technologiques. Le lancement de la Vision EdTech de l’AUDA-NEPAD, de son Plan de mise en œuvre et des travaux politiques associés est une invitation ouverte à construire cet avenir ensemble, avec sérieux, humilité et responsabilité partagée.
Pour plus d’informations sur le lancement de l’événement et/ou sur notre vision et notre plan, contactez : Barbara Glover (barbarag@auda-nepad.org)


















