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Construire Les Compétences De Demain : Une Conversation Avec Douglas Ayitey

Douglas Ayitey fait partie d’une nouvelle génération d’éducateurs africains convaincus que l’avenir du continent ne se construira pas en consommant la technologie, mais en la créant. Fondateur et directeur général de The MakersPlace, une organisation ghanéenne spécialisée dans l’éducation à la robotique, au codage et à l’intelligence artificielle, il a aidé des milliers de jeunes à passer de la curiosité à la maîtrise.

Fort d’une formation en génie électrique et en systèmes énergétiques, et d’expériences allant du monde académique à l’industrie, en passant par des compétitions internationales de robotique, Douglas Ayitey se situe au carrefour de l’éducation et de l’innovation. Son travail remet en question des idées bien ancrées sur les capacités des apprenants africains et sur les priorités que devraient avoir les systèmes éducatifs du continent.

Nous avons échangé avec lui sur l’apprentissage pratique, le développement des capacités locales en IA, l’évolution des mentalités autour des STEM, et sur ce qu’il faudra pour que l’Afrique façonne véritablement son avenir numérique.


Parcours Et Influences Précoces

Vous avez souvent évoqué l’importance de l’accès dans la construction de l’avenir des jeunes. En grandissant au Ghana, quelles expériences ou quels manques du système éducatif vous ont fait prendre conscience que la technologie et l’apprentissage n’étaient pas accessibles de manière égale pour tous ?

J’ai grandi au Ghana et suivi tout mon parcours scolaire, de la maternelle à l’université, dans ce système. J’ai donc vu les écarts de près. Certaines écoles disposaient d’ordinateurs, d’enseignants engagés et de bons outils pédagogiques ; d’autres n’avaient rien de tout cela. Ce n’était pas une question de capacité des enfants, mais bien de manque d’exposition et de moyens.

J’ai aussi compris que la notion d’« accès » est souvent mal interprétée. Donner à un enfant un ordinateur et une connexion Internet sans accompagnement revient à en faire une télévision. Un véritable accès inclut l’encadrement, la formation des enseignants, le mentorat et un espace sûr pour expérimenter. Sans cela, le matériel reste inutilisé ou est mal utilisé.


Votre parcours académique couvre le génie électrique, les systèmes énergétiques, puis un apprentissage autodidacte en robotique et en intelligence artificielle. Avec le recul, y a-t-il eu un moment où vous avez compris que l’enseignement, et pas seulement l’ingénierie, deviendrait central dans votre travail ?

Oui. À l’université, j’ai commencé à aider mes camarades à comprendre des concepts complexes. Je suis devenu assistant pédagogique et j’ai réalisé que je savais expliquer les choses d’une manière qui les rendait plus claires. Beaucoup me disaient qu’ils comprenaient enfin après nos séances.

Après l’université, j’ai travaillé dans un centre de formation en automatisation industrielle, où j’enseignais aux professionnels la programmation des automates industriels et l’automatisation des processus. Cela a marqué un tournant. Plutôt que d’être moi-même constamment sur le terrain, j’aidais les autres à développer leurs compétences. J’ai alors vu à quel point le monde professionnel valorise ceux qui savent tester, dépanner, communiquer et s’améliorer en continu.


De nombreux jeunes au Ghana ressentent une pression pour s’orienter vers des carrières STEM « prestigieuses ». Était-ce aussi votre cas, et comment percevez-vous cette pression aujourd’hui ?

Mes parents ne m’ont jamais imposé une voie précise, mais j’observe souvent cette pression. Il arrive que des enfants poursuivent les rêves inachevés de leurs parents — médecine, droit, ingénierie, comptabilité — plutôt que les leurs.

Ce qui manque, c’est une véritable orientation professionnelle et une exposition concrète. Lorsqu’un jeune n’a jamais essayé la robotique, le codage ou le design, il est difficile de défendre ces choix à la maison. En revanche, s’il a développé des compétences dans le temps, il peut dire : « Voilà ce que je fais, et voilà ce que je veux poursuivre. »


De L’Ingénierie À L’Éducation

Avant de fonder The MakersPlace, vous avez travaillé à la fois dans l’industrie et dans l’éducation. Qu’est-ce que ces expériences vous ont appris sur le décalage entre la formation des étudiants et les compétences réellement requises par le monde moderne ?

Le principal décalage réside dans le fait que l’éducation formelle récompense encore la mémorisation et la répétition, alors que l’industrie valorise la résolution de problèmes. Dans le monde réel, on est payé pour réfléchir, tester, résoudre des problèmes, communiquer et s’améliorer sous des contraintes de temps et de coûts.

La plupart des salles de classe ne reproduisent pas cette réalité. Les étudiants travaillent rarement en équipe sur des projets concrets avec des échéances. À la sortie, ils rencontrent des difficultés non pas par manque d’intelligence, mais parce qu’ils n’ont pas appris à penser dans des environnements appliqués et dynamiques.

Vous vous décrivez comme largement autodidacte en robotique et en intelligence artificielle. En quoi ce parcours personnel influence-t-il aujourd’hui la conception de vos programmes éducatifs ?

Être autodidacte m’a obligé à comprendre comment fonctionne réellement l’apprentissage. J’ai rencontré beaucoup de difficultés au début, ce qui m’a poussé à découper les concepts en étapes simples, avec des retours rapides. Cette approche m’est restée.

À The MakersPlace, nous privilégions la confiance avant la complexité. Les apprenants commencent par des projets simples et fonctionnels, puis progressent graduellement. Une fois la confiance acquise, les concepts plus complexes suivent. Nos programmes sont pratiques, progressifs et bienveillants. Nous voulons que les apprenants se sentent capables, pas dépassés.


Construire The MakersPlace

Vous avez fondé The MakersPlace en 2019 avec l’ambition de démocratiser l’éducation informatique. Comment décririez-vous son modèle central et le problème qu’il cherche à résoudre ?

The MakersPlace est une organisation dédiée à l’éducation en robotique, codage et intelligence artificielle, axée sur un apprentissage pratique pour les jeunes et les enseignants. Nous travaillons avec les écoles, les programmes périscolaires, la formation des enseignants et des parcours structurés de compétitions.

Le problème est simple mais grave : trop d’apprenants sont exclus de l’éducation informatique, et trop d’écoles manquent à la fois d’outils et d’enseignants formés pour l’enseigner correctement. L’accès ne concerne pas seulement les appareils, mais aussi les compétences et la durabilité.

Notre modèle repose sur trois piliers. D’abord, des programmes pratiques pour les apprenants, utilisant du matériel et des logiciels aux standards de l’industrie. Ensuite, une formation continue des enseignants, et non des ateliers ponctuels. Enfin, des compétitions et des vitrines qui donnent aux apprenants un objectif, de la confiance et un parcours clair de progression.

Nous évitons délibérément ce que j’appelle l’approche « éveiller l’intérêt », qui expose brièvement les jeunes à la technologie sans suivi. Un atelier de deux jours ne développe pas de véritables compétences. La durabilité repose sur la continuité, le mentorat et des étapes clairement définies.

L’exposition internationale est également essentielle. Cette année, nos équipes ont participé à des compétitions à Genève, en Grèce et en Chine, aux côtés de 61 délégations internationales. Au-delà des trophées, l’expérience est déterminante. Les apprenants découvrent des infrastructures fonctionnelles et des systèmes efficaces. De retour chez eux, ils commencent à poser des questions difficiles, qui façonneront les leaders de demain.


Pourquoi Le Nom The MakersPlace ?

En grandissant, j’ai vu des enfants réparer des objets, récupérer des matériaux et fabriquer des jouets à partir de rien, sans formation formelle. Cet instinct de création est naturel. Ces enfants sont des créateurs.

The MakersPlace a été pensé comme un espace où ce talent brut peut être accompagné, structuré et développé. Un lieu où la curiosité rencontre l’encadrement, et où le fait de créer devient un véritable levier d’opportunités.


L’apprentissage pratique est au cœur de votre démarche. Pourquoi la robotique et le codage sont-ils selon vous des outils si puissants pour développer non seulement des compétences techniques, mais aussi la confiance et la capacité à résoudre des problèmes ?

Je suis attentif à l’évolution du monde du travail. Les rapports du Forum économique mondial et d’organisations similaires montrent que les technologies de rupture — robotique, intelligence artificielle, automatisation, systèmes de données — façonnent l’économie de demain. Le défi, notamment au Ghana, est de rendre ces tendances concrètes et pertinentes pour les jeunes.

La robotique et le codage créent ce lien. Lorsqu’un apprenant écrit du code et qu’un robot réagit, l’apprentissage devient tangible. Il comprend la relation de cause à effet et réalise que la technologie n’est pas magique, mais qu’il peut la construire lui-même. En concevant, testant, échouant et améliorant, les élèves développent confiance et capacité de résolution de problèmes. L’erreur devient un processus normal, et ces compétences dépassent largement le cadre technologique.


Compétitions, Confiance Et Exposition Internationale

Sous votre direction, les équipes de MakersPlace ont participé — et remporté — des compétitions nationales et internationales de robotique, de la FIRST LEGO League aux défis mondiaux en intelligence artificielle à Genève et en Chine. Selon vous, quel impact ce type d’exposition internationale a-t-il sur la perception de soi d’un jeune apprenant ghanéen ?

L’exposition internationale transforme profondément la perception que les jeunes ont d’eux-mêmes et de leurs possibilités. En découvrant des pays dotés d’infrastructures performantes, ils développent un regard critique. Ils se demandent : pourquoi cela fonctionne ici et pas chez nous ?

Au-delà des médailles, la véritable valeur réside dans la perspective acquise. Les élèves reviennent avec une confiance renforcée et un sentiment de légitimité. Ils comprennent que l’excellence n’est pas étrangère et que la compétition mondiale est à leur portée.


MakersPlace a dirigé et participé à un large éventail de compétitions nationales et internationales. Pourriez-vous présenter brièvement quelques-unes des principales plateformes et étapes marquantes ?

  • FIRST LEGO League (FLL) : participation nationale et internationale
  • World Robot Olympiad (WRO)
  • RoboFest
  • AI for Good Youth Challenge (ITU/UN)
    • Organisateur national au Gahana
    • Les équipes ghanéennes ont obtenu la troisième place mondiale à Genève
  • Enjoy AI Africa Open
    • Fondée et organisée par MakersPlace
    • Accueillie au Ghana avec des équipes venues de tout le continent
  • Global Robotics Championship, Chine
    • Participation parmi 61 délégations internationales
    • Les équipes ghanéennes ont terminé deuxièmes dauphines dans leur catégorie
  • Panhellenic Robotics Competition, Greece – partenaire national
  • Girls-focused robotics initiatives, visant à renforcer la participation féminine dans les STEM

Ces compétitions ne sont pas considérées comme des événements isolés, mais comme des éléments d’un parcours structuré conçu pour développer la confiance à l’échelle internationale et nourrir des ambitions à long terme chez les jeunes apprenants africains.


Intelligence Artificielle, Éducation Et Autonomie Africaine

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une menace pour l’emploi. D’après votre expérience auprès des jeunes, comment une exposition précoce à l’IA et à la robotique peut-elle au contraire devenir une source d’opportunités et d’emploi ?

L’IA remplace des tâches, pas le potentiel humain. Les machines peuvent prendre en charge le travail répétitif, mais la créativité, le jugement et la résolution de problèmes demeurent des responsabilités humaines. Une exposition précoce aide les jeunes à comprendre cette distinction et à éliminer la peur liée à ces technologies.

Grâce à l’éducation à la robotique et à l’intelligence artificielle, les apprenants développent des compétences qui ne peuvent pas être automatisées : la pensée critique, la pensée systémique, la créativité et la prise de décision responsable. Ces capacités sont transférables à de nombreux secteurs et permettent aux jeunes de travailler avec la technologie plutôt que d’en être remplacés.


Conseils Et Perspective

De nombreux jeunes Africains souhaitent créer des initiatives éducatives ou technologiques à impact social. D’après votre expérience, que cela exige-t-il ?

Tout commence par la passion et la constance. Construire un projet éducatif porteur de sens n’est pas un effort de court terme : la confiance se construit avec le temps. Les écoles et les parents attendent des garanties de sécurité, de fiabilité et de résultats concrets, et non de simples promesses.

La mise en œuvre est bien plus complexe que les idées. Derrière chaque programme réussi se cachent des années d’expérimentation et d’amélioration continue. Le développement des talents est coûteux, les formateurs doivent être formés, le matériel entretenu, et la qualité préservée. Les partenariats se bâtissent sur des preuves, pas sur l’ambition seule. La crédibilité s’acquiert en démontrant des résultats, puis en les confirmant encore et encore.


Hors Enregistrement : Questions Rapides

Une idée reçue sur l’enseignement de la robotique ou de l’intelligence artificielle que vous aimeriez voir disparaître ?

Que l’IA et la robotique sont réservées aux écoles d’élite ou à un petit groupe d’élèves « surdoués ». En réalité, ces compétences sont accessibles si l’apprentissage est bien conçu.


Une compétence que chaque enfant africain devrait acquérir avant de quitter l’école ?

La capacité à construire, tester et améliorer, autrement dit la résolution pratique de problèmes.


Une habitude ou un principe qui vous aide à rester concentré dans un monde en perpétuelle évolution ?

La passion. Lorsque l’on se soucie profondément de son travail, la concentration suit naturellement.


Si vous deviez décrire l’avenir numérique de l’Afrique en un seul mot ?

Appropriation.

Entretien réalisé par Warren Janisch.

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