Que se passe-t-il lorsque les technologies qui façonnent notre avenir ne comprennent pas les langues que nous parlons ? Au Togo, une nouvelle initiative nationale entend répondre à cette question en intégrant les langues locales au développement de l’intelligence artificielle. Lancé sous l’impulsion de la ministre Cina Lawson, le programme vise à rendre l’IA plus inclusive, à renforcer les capacités technologiques du pays et à ouvrir de nouvelles perspectives d’accès aux services publics essentiels dans les langues utilisées au quotidien par les populations.
L’intelligence artificielle sait traduire des documents, répondre à des questions, produire des textes et, de plus en plus, interagir avec les utilisateurs par la parole. Pourtant, de nombreuses langues dans le monde restent très peu représentées dans les données qui servent à développer ces technologies.
Pour des millions d’Africains, cette situation soulève une question essentielle : l’essor de l’intelligence artificielle facilitera-t-il l’accès à l’information, à l’éducation et aux services publics, ou risque-t-il au contraire de créer de nouveaux obstacles pour celles et ceux dont les langues sont insuffisamment prises en compte par les systèmes numériques ?
Au Togo, où l’on dénombre une cinquantaine de langues locales, le gouvernement a décidé de s’attaquer à cette question.
Le 2 octobre 2026, Cina Lawson, ministre de l’Efficacité du service public et de la Transformation numérique, a officiellement lancé le Défi national des langues locales, première étape d’un programme triennal baptisé Voix du Togo.
Portée par le ministère et mise en œuvre par Togo AI Lab, cette initiative vise à constituer les ressources linguistiques et à développer les modèles d’intelligence artificielle nécessaires pour permettre aux systèmes numériques de comprendre, de traiter et, à terme, de communiquer dans les langues nationales du Togo.
L’ambition va bien au-delà de la traduction. Il s’agit de permettre aux populations d’interagir avec les technologies numériques dans leurs propres langues, tout en jetant les bases d’applications d’IA qui reflètent la diversité linguistique et culturelle du pays.
Apprendre à l’intelligence artificielle à comprendre les langues locales
Les systèmes d’intelligence artificielle apprennent à partir de données. Pour reconnaître la parole, traduire un texte ou répondre de manière pertinente dans une langue donnée, ils doivent disposer d’enregistrements audio, de documents écrits et d’exemples illustrant l’usage de cette langue.
Pour les langues peu présentes dans les bases de données numériques existantes, le développement de telles capacités nécessite un effort concerté de collecte et d’organisation de ressources linguistiques.
C’est précisément l’objectif du Défi national des langues locales.
À travers une plateforme participative en ligne, les citoyens togolais sont invités à enregistrer des phrases à l’oral, à transcrire des enregistrements audio et à traduire des textes. Leurs contributions serviront à constituer les jeux de données nécessaires à l’entraînement de modèles d’intelligence artificielle adaptés aux langues du pays.
Le programme débute avec trois langues : l’éwé, le kabiyè et le moba. Selon le gouvernement togolais, l’objectif est ensuite d’étendre progressivement l’initiative aux autres langues nationales.
Pour chacune des trois langues, les premiers objectifs de collecte comprennent 50 heures d’enregistrements audio validés, 6 000 paires de phrases traduites et la participation d’au moins 500 locuteurs différents.
Les données recueillies seront vérifiées par des linguistes et les communautés concernées avant d’être utilisées pour entraîner les modèles d’IA. Le programme prévoit également des concours destinés aux étudiants, chercheurs, développeurs et start-up, offrant ainsi aux talents togolais la possibilité de contribuer directement au développement de ces technologies.
Consciente que tout le monde ne dispose pas d’un smartphone ou d’un accès fiable à Internet, l’initiative prévoit également l’intervention d’équipes de terrain chargées de recueillir les contributions de personnes qui risqueraient autrement d’être exclues du dispositif.
Quand la langue devient un obstacle à l’accès aux services publics
Les implications de ce travail dépassent largement le seul domaine technologique.
Imaginons une personne qui souhaite obtenir un avis médical, mais peine à décrire ses symptômes en français. Ou encore un citoyen qui doit accomplir une démarche administrative, mais qui serait bien plus à l’aise pour communiquer dans sa langue locale.
À mesure que les services publics se numérisent, les langues prises en charge par les systèmes numériques peuvent déterminer la capacité des citoyens à les utiliser de manière autonome et efficace.
Voix du Togo ambitionne de jeter les bases de futures applications permettant aux populations de communiquer avec les administrations, les professionnels de santé et d’autres services dans les langues qu’elles maîtrisent le mieux.
Le gouvernement a notamment identifié plusieurs usages possibles : les interactions vocales avec les services administratifs, l’aide à la communication dans le domaine de la santé et la traduction dans le cadre des procédures judiciaires.
Ces applications relèvent encore d’objectifs à plus long terme et ne constituent pas, à ce stade, des services opérationnels à grande échelle. Elles illustrent néanmoins la manière dont les progrès des technologies linguistiques pourraient répondre à des besoins concrets et rendre les services publics numériques plus accessibles.
En septembre, Togo AI Lab a organisé à Lomé une séance publique de test de la plateforme Voix du Togo, afin de recueillir les impressions des utilisateurs potentiels, d’évaluer sa facilité d’utilisation et de vérifier la bonne compréhension de ses fonctionnalités.
Cette démarche constitue une étape importante pour s’assurer que les nouvelles technologies répondent aux besoins des populations, au-delà de la seule démonstration de leurs performances techniques.
Au-delà de la traduction : langues, savoirs et identités
La portée de cette initiative tient également à ce que représente une langue.
Les langues sont porteuses d’histoire, d’identités culturelles, de savoirs, de traditions et de manières d’appréhender le monde. Elles ne sont pas de simples instruments de communication interchangeables.
Lorsqu’une langue est peu représentée dans les technologies numériques, le problème va bien au-delà des difficultés de traduction. Il soulève des questions sur les savoirs auxquels ces technologies donnent accès, les expériences humaines qui orientent leur développement et les perspectives culturelles qui trouvent leur place dans les systèmes dont nous dépendons de plus en plus.
Ces questions revêtent une importance particulière pour les langues africaines, alors que l’intelligence artificielle prend une place croissante dans l’éducation, la recherche, l’entreprise et l’administration publique.
La constitution de ressources linguistiques peut contribuer à renforcer la présence de ces langues dans l’environnement numérique, tout en favorisant leur documentation et leur préservation.
Elle peut également ouvrir de nouvelles perspectives pour la création de contenus éducatifs locaux, d’outils d’apprentissage des langues, de travaux de recherche et d’applications adaptées aux réalités linguistiques des sociétés africaines.
Au fond, la question n’est pas simplement de savoir si l’on peut apprendre à l’intelligence artificielle à parler les langues africaines, mais aussi de déterminer dans quelle mesure les savoirs et les identités culturelles du continent contribueront à façonner l’IA elle-même.
Développer les capacités africaines en intelligence artificielle
L’initiative togolaise traduit également une ambition plus large : renforcer les compétences et l’expertise nationales en matière d’intelligence artificielle.
Plutôt que de dépendre exclusivement de technologies linguistiques développées ailleurs, le programme entend créer des ressources que les chercheurs, développeurs et entrepreneurs togolais pourront utiliser pour concevoir des applications répondant aux besoins locaux.
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), qui soutient cette initiative, accompagne également Togo AI Lab dans le développement d’infrastructures de calcul destinées à la recherche en intelligence artificielle et à l’entraînement de modèles.
Lors du lancement du programme, la ministre Cina Lawson a présenté les modèles linguistiques comme une composante essentielle des infrastructures publiques nécessaires à l’ère numérique.
Cette approche souligne que les fondements de l’innovation technologique ne se limitent pas aux équipements et à la connectivité. Les données, l’expertise scientifique, les capacités de calcul et les institutions capables d’en assurer une utilisation efficace jouent un rôle tout aussi déterminant.
L’initiative pourrait ainsi contribuer non seulement à l’inclusion linguistique, mais aussi au renforcement des compétences techniques locales, au développement de nouvelles perspectives de recherche et à l’émergence d’applications innovantes.
Ses effets à long terme dépendront de la qualité des données linguistiques recueillies, des performances des modèles développés, du caractère responsable de leur conception et de leur capacité à déboucher sur des services réellement utiles et accessibles.
Les questions de protection des données, de consentement éclairé et de participation des communautés seront également déterminantes à mesure que le programme progressera, notamment lorsqu’il s’agira de recueillir et d’utiliser les voix et les contributions linguistiques des citoyens.
Les savoirs de l’Afrique, les langues de l’Afrique, l’avenir de l’Afrique
Cette initiative s’inscrit directement dans la réflexion portée par eLearning Africa 2027, dont le thème, « La puissance du savoir en Afrique : du capital humain à la prospérité partagée », sera au cœur des échanges à Lomé, au Togo, du 26 au 28 mai 2027.
La conférence examinera comment les savoirs, la recherche, les compétences et l’innovation africains peuvent générer de la valeur économique et sociale, et comment les bénéfices du progrès technologique peuvent être plus largement partagés.
Le développement de systèmes d’intelligence artificielle capables de comprendre les langues africaines constitue une illustration particulièrement parlante de ces enjeux.
Il associe savoirs linguistiques et culturels, recherche scientifique, capacités technologiques, innovation dans les services publics et possibilités de développement de solutions conçues localement.
Il invite aussi à remettre en question une idée profondément ancrée dans les approches de la transformation numérique : celle selon laquelle les sociétés devraient s’adapter aux langues et aux structures des technologies existantes.
Et si, au contraire, les technologies étaient conçues pour refléter les langues, les savoirs et les priorités des populations auxquelles elles sont destinées ?
Avec Voix du Togo, le pays commence à explorer ce que cette perspective pourrait signifier concrètement.
La question n’est donc pas seulement de savoir si l’intelligence artificielle apprendra à parler les langues africaines. Elle est aussi de savoir si les populations, les savoirs et l’ingéniosité du continent auront voix au chapitre et joueront un rôle déterminant dans la construction de son avenir.
Sources et informations complémentaires
Togo First, 29 septembre 2026 : Togo Tests AI Platform to Make Public Services Available in Local Languages
Gouvernement togolais, 13 octobre 2026 : Intelligence artificielle : le Togo prépare des modèles adaptés aux langues locales
PNUD Togo, 5 octobre 2026 : Et si l’intelligence artificielle comprenait enfin nos langues locales ?

















