Sur le terrain

Les traditions africaines en ligne

ela_day_3_005Les traditions africaines sont en danger. Bien que les jeunes générations souhaitent de plus en plus se déplacer vers les grandes villes, émigrer ou s’assimiler, la mondialisation met, au même moment, en compétition les cultures extérieures et locales, laissant un grand nombre de ces anciennes structures proches de la dissolution. L’une des solutions proposées face à l’érosion de la tradition est l’ATOE (Encyclopédie en ligne des traditions africaines) – une site sur le modèle de Wikipédia, nourri par les utilisateurs, qui centralise les connaissances culturelles et historiques du continent en une ressource publique. Le projet sera lancé lors d’eLearning Africa 2014. Le service Actualités est donc allé à la rencontre de l’homme qui se cache derrière cette idée afin de découvrir ce qui le motive mais également pour avoir un petit aperçu de la vie d’un chef de clan camerounais.

Par Alasdair MacKinnon

Gaston Bappa est un spécialiste des Technologies de l’Information mais également chef du village camerounais Ndjock-Nkong. C’est une position qui lui donne un aperçu de l’importance des traditions africaines – incluant les 2000 à 3000 langues, diverses cultures orales, la myriade de systèmes de croyance et l’administration locale – qui sont plus que jamais menacées par les changements modernes qui se déroulent sur continent.

Bappa ne voit cependant pas la modernité comme un ennemi de la tradition mais davantage comme un allié.

Son rôle de chef implique l’administration locale, le leadership clanique, la médiation culturelle; des tâches qui placent les autres chefs et lui-même à l’intersection entre tradition et gouvernement moderne.

„L’institution du chef traditionnel existe au sein de presque tous les pays africains et dans de nombreux autres pays à travers le monde“, fait remarquer Gaston Bappa. „Même si elle est globalement pensée avec des bases et des objectifs similaires, cette institution dispose de ses spécificités qui dépendent de l’histoire, de la culture et des buts de chaque pays.“

La loi camerounaise consacre beaucoup de ses rôles administratifs dont la collecte de l’impôt et le maintien de l’ordre. Mais au sein de la tribu Basaa à laquelle il appartient, il est également l’héritier d’une positition sanctifiée et „respectée par le clan depuis des millénaires“.

“Il s’agit d’une procédure de nomination du chef de clan … ce qui lui confère la plus grande notoriété et le plus grand respect, avec des vertus suprêmes protectives et spirituelles. Il est appelé ‘mbo Mbog’ [scrutateur de l’univers], ce qui procure ce chef de tribu une force renvoyant à des milliards de galaxies et à des milliards d’étoiles. Les autres tribus dans le pays – plus de 400 subdivisées en clans – ont chacune leur propre chef ancestral, avec des lois appropriées.”

C’est sans doute du à sa position de liant entre le contemporain et l’intemporel que Bappa tire son attitude marquée par la préservation. „En aucun cas [la tradition ne devrait] être pensée comme „refuge“ mettant de côté la modernisation,” nous confie-t-il.

Pour Bappa, ce qui menace les cultures n’est pas l’empiètement du monde extérieur, mais bien “l’isolement à tous les niveaux des populations africaines, en particulier dans les zones rurales”. Par là, il n’entend pas seulement l’isolation physique, le manque d’infrastructures de communication, les routes et les chemins de fer, mais aussi “l’isolement intellectuel … l’accès limité à l’électricité, aux télécommunications et aux médias”.

Le village de Bappa, Ndjock-Nkong, présente un cas d’espèce. Formé de personnes provenant des six sous-clans Ndog-Nem et faisant partie de la zone Bambi 2, il dispose de ses propres traditions qui, souligne-t-il, “sont ce qui préserve la vie là-bas. Sans traditions, aucune vie n’est possible dans beaucoup de villages africains dans la mesure où de nombreux africains y vivant sont pauvres”. “Il s’agit notamment de la médecine ancestrale  (premier type de soin prodigué au villageois avant de faire le long trajet vers l’hôpital), du communautarisme grâce auquel les plus pauvres sont pris en charge, la musique et les chants tribaux, les mythes et légendes, les rites funéraires aidant la famille du défunt ainsi que les rites de passage qui marquent les étapes de la vie.

Pourtant, l’isolement commence à mettre en danger la survie de ces traditions. “La zone est encore enclavée et entourée. La route qui y mène est en mauvaise état.  Il n’y a pas d’électricité (bien que certaines personnes aient des générateurs), ni réseau téléphonique, ni télévision (mais quelques antennes satellites) et nous disposons d’un accès très limité à la radio. En raison de l’éloignement, la population a diminué, et les jeunes s’en vont vers la ville.”

Pour Gaston Bappa, la perte de la culture face à la modernité sape les bases même de cette dernière. La croissance en Afrique, pense-t-il, ne doit pas balayer la tradition, mais s’inscrire dans les fondations qu’elle fournit. “Les africains doivent d’abord renouer avec leurs valeurs culturelles perdues, les attributs reniés et là aussi perdus, afin d’agir avec dignité et confiance en soi.” Modernité et valeurs traditionnelles doivent être partagées et préservées afin de fournir une base pour “la promotion de la culture africaine basée sur les réalités concrètes du continent … [et] l’émergence d’un développement africain efficace et honnête.  Ces valeurs doivent être étroitement reliées aux réalités autochtones du continent.”

Les cultures africaines doivent s’ouvrir et apprendre les unes des autres en utilisant les dernières technologies de communication et se soumettre à un processus que Bappa appelle “la synthèse culturelle”, permettant aux traditions d’évoluer, de se développer et ainsi trouver une place dans le monde moderne, plutôt que de s’éteindre. C’est ce que le projet ATOE espère réussir.

Et ce n’est pas tout : il a également l’intention d’établir le quartier général à Ndjock-Nkong afin de répondre à deux défis : préserver la culture africaine à travers le continent et aider au développement rural de la division Sanaga Maritime du Cameroun où le village est situé.

“Je suis fier et confiant”, assène-t-il, “car c’est une double expérience rare. Le premier défi sera de réconcilier la vie quasi primitive de la communauté dans la région avec l’absolue modernité des TIC. Au-delà de ce fait, nous allons mettre en place une infrastructure appropriée pour les zones rurales, dont un système d’énergie solaire, des moyens de transport, ainsi qu’une équipe qui peut vivre en harmonie avec la communauté locale, tout en réalisant les tâches spécifiques sur le site du projet “.

Comme le projet se développe, Ndjock-Nkong peut fournir un modèle pour le développement durable car l’introduction des TIC au sein de la communauté commence à fournir d’autres avantages : “Nous allons utiliser cette infrastructure pour élever le niveau de vie de la population, en fournissant progressivement les services utiles à la communauté : télécommunications, internet, radio, formation, eSanté, etc.”

Et à mesure qu’il grandit, le projet ATOE donnera des aperçus fascinant des traditions et cultures se développant en harmonie avec le monde moderne, aperçus que nous entenderons bien partager sur le News Portal.

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2 Commentaires

  1. Gaston Donnat BAPPA dit:

    merci Venant, pour cette contribution. Ton pays sera certainement un des exemples à suivre par les autres. Peux-tu nous indiquer le nom de ton pays ?

  2. Nyobewe Venant dit:

    Dans mon pays, le gouvernement a déjà placé la culture nationale avant tout. La langue maternelle, véhicule de la culture, occupe une place de choix et doit être enseignée à tous les niveaux.Les experts sont en train d’organiser le lancement de l’académie rundi.

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