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Le débat en séance plénière d’eLearning Africa : dépasser l’enseignement supérieur

IMG_2352Au cours de la soirée finale d’eLearning Africa 2015, quatre experts éducatifs se réunirent pour débattre d’une motion que le co-président Mor Seck, Président de l’association des centres africains d’apprentissage à distance (AADLC) décrivait comme « l’un des sujets les plus brûlants du champ éducatif africain » : « Cette assemblée soutient que l’Afrique a davantage besoin de la formation professionnelle que de l’enseignement universitaire ».

 

Par Annika Burgess,

Reconnu pour susciter des opinions controversées, le débat en séance plénière d’eLearning Africa débuta par la prise de parole de Donald Clark (Plan B Learning, RU) en faveur de la motion. Clark, et ses 30 années d’expérience en matière de conception, de fourniture et de conseil en apprentissage en ligne pour de nombreuses organisations internationales, fut très clair : « Je ne défends pas l’abolition des universités et de l’enseignement académique. Ce que je veux défendre, c’est la renversement de la plupart des politiques de la plupart des pays africains qui se précipitent pour qu’un nombre infini de personnes obtiennent des diplômes et que des universités soient créées ».

IMG_2326Une grande partie de l’argumentaire de Clark fut basé sur les défauts du système actuel. Il soutint en effet que la pédagogie de l’enseignement supérieur à travers le monde ne prend pas en compte la psychologie de l’apprentissage : les étudiants sont soumis à des cours « ennuyeux » d’une heure et apprennent des contenus non pertinents. « Pourquoi l’Afrique voudrait-elle imiter un système qui a montré toutes ses limites en Europe et dans d’autres régions du monde ? ».

Il cita donc de nombreuses statistiques en faisant valoir que, non seulement le système est défectueux, mais aussi coûteux. « La dette des étudiants a fortement augmenté dans les pays développés. La dette des étudiants aux Etats-Unis a maintenant dépassé celle des cartes de crédit […] elle atteint maintenant 1.2 milliards de dollars. C’est bien au-delà du PIB du Nigéria, de l’Égypte et de l’Afrique du Sud réunis ! Et ceci rien qu’à cause des prêts étudiants. C’est encore 24 fois le PIB de l’Éthiopie. »

Ses commentaires furent peu après interrompus par Damtew Teferra, professeur à l’Université de KwaZulu-Natal (Afrique du Sud) et fondateur du Réseau International pour l’Enseignement Supérieur en Afrique. « Le système américain est unique », déclare-t-il. « Je ne pense pas qu’il soit pertinent de la comparer au nôtre. »

Professeur Teferra intervint à nouveau lorsque les commentaires de Clark se tournèrent vers les avantages économiques de l’enseignement supérieur. Clark fit référence à la Banque mondiale en déclarant que il n’y a aucun lien entre l’enseignement supérieur et la croissance économique. « Cela ne rendra pas le pays plus riche », affirma-t-il.

« C’est le point de départ, il y a 25 ans. La Banque mondiale, l’OCDE, les Nations unies, l’Union africaine et d’autres organisations admirent que l’ère de la priorité en faveur de l’éducation primaire et au détriment de l’enseignement supérieur était révolue, » réfuta Professeur Teferra.

IMG_2332Son coéquipier, Thierry Zomahoun, Président et directeur du secrétariat international de l’African Institue for Mathematical Sciences (AIMS) ajouta : « Si vous voulez que l’Afrique soit où est-ce qu’elle doit être, si vous voulez que l’Afrique soit sur la scène internationale avec la Corée du Sud, alors mettre l’accent sur la formation professionnelle plus que sur l’enseignement supérieur ne mènera pas l’Afrique vers cette trajectoire. »

Ces remarques eurent seulement pour effet de provoquer un peu plus Donald Clark. « La Corée du Sud, Singapour et la Chine ; ces pays n’ont pas bâti leurs économies sur le dos de l’enseignement supérieur, » dit-il, avant de donner davantage d’exemples de pays ayant donné la priorité à l’enseignement supérieur – dont l’Espagne et l’Italie.

« L’Afrique a absolument besoin de la formation professionnelle. Vos problèmes ne seront pas réglés par des personnes ayant un nombre incalculable de diplômes. »

Les remarques introductives du Professeur Teferra en faveur du camp opposé débutèrent avec des critiques concernant l’hypocrisie de Clark et Gabriel Konayuma (Ministère de l’Éducation, des Sciences, de la formation professionnelle et de l’enseignement primaire de Zambie) qui fréquentèrent les bancs de l’université.

Il questionna ensuite le public : « Où souhaitez-vous que vos enfants aillent vraiment ? Un institut pour la formation professionnelle ou dans une université de premier rang ? »

Il mit en garde contre la lancinante et « honteuse histoire africaine » lorsque la formation technique et professionnelle fut utilisée pour « former les nègres à devenir la classe marginale, productive et docile. »

Il ajouta que « la formation professionnelle était particulièrement ciblée afin de s’assurer que le sujet africain travaille avec ses mains et non avec sa tête. C’est là manière dont cela fonctionnait dans l’histoire ancienne.  C’est un fait bien étayé que l’enseignement supérieur libère l’esprit, étend les horizons et génère des opportunités. »

Le camp opposé fit avancé son argumentaire en expliquant que «  nous avons déjà entendu tout cela avant ». L’Afrique devrait cesser « de danser autour de la formation » simplement parce que les politiques de l’Ouest changent. « Pas une seule compétence n’est suffisante pour aller de l’avant dans la vie », soutint Professeur Teferra.

IMG_2348Konayuma accusa le camp adverse d’ignorer un point central du débat : l’employabilité. Il mit également en exergue l’impact de la formation professionnelle sur la société. « Les agents de bord de vos vols pour l’Éthiopie furent formés grâce à des enseignements professionnels. Vous dormez dans un lit bâti par une personne disposant d’une formation technique et professionnelle et la plomberie de la salle fut également installée par un individu fort d’une formation professionnelle. Cette dernière est partout autour de vous. »

Bien que ces commentaires ont provoqué une salve d’applaudissements, Professeur Zomahoun n’en fut pas pour autant impressionné : « C’est ce qui me chagrine dans ce débat. L’exemple que mon ami vient juste de donner est profondément et terriblement trompeur. Les agents de bord n’ont pas trouvé l’avion par miracle. Est-il tombé sur terre par l’opération du Saint-Esprit ? Il a fallu un cerveau. Il y eut quelqu’un comme Einstein qui, maîtrisant la mécanique quantique, permit à l’avion de voir le jour. »

Il reçut une salve d’applaudissements à la suite de la remarque suivante : « Dire utilisez vos doigts, utilisez vos mains plus que votre cerveau, c’est condescendant. Regardez l’Afrique et ses besoins. Pensez-vous que le vaccin contre Ebola vit le jour grâce au système de formation professionnelle ? ».

Lorsque le débat fut alors ouvert au public, une série de questions et de commentaires révélèrent que nombreux furent ceux qui penchèrent en faveur de la motion. « Pourquoi ai-je besoin d’aller à l’école durant quatre années et ensuite vendre des vêtements pendant six mois afin de survivre ? » demanda une personne dans le public.

Un autre affirma : « Je pense que le problème tient aux compétences et à l’expertise. Peu importe ce que vous apprenez à l’école, le problème est de savoir si vos compétences ont une valeur. Avec les compétences dont vous disposez, serez-vous employable ? Malgré les remarques finales du camp adverse soulignant que « l’idée de passer par la formation technique et professionnelle pour ensuite décrocher un job est beaucoup trop simpliste, » le résultat était clair.

Alors que la plupart des mains levées le furent en faveur de la motion, le co-président Dr Harold Elletson proclama que « la motion est adoptée. » Le résultat fut accueilli par des applaudissements retentissants.

IMG_2287Le débat en séance plénière d’eLearning Africa s’est désormais imposé en tant qu’élément phare de la conférence annuelle. L’édition de cette année fut aussi vive et provocatrice que jamais.  Sans doute que la raison pour laquelle la popularité continue du débat réside dans le fait qu’il fournit une discussion libre et ouverte sur plusieurs des plus importantes questions auxquelles fait face l’éducation africaine. Le sujet du débat de cette année est une question d’une importance capitale pour le futur de l’Afrique, c’est pourquoi il fut âprement disputé par les deux parties.

Espérons que le débat de l’année prochaine n’en sera pas moins pertinent et discuté.

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Un Commentaire

  1. Ai bien apprécié ce débat.
    Madagascar aura sa nouvelle politique nationale de l’emploi et de la formation professionnelle et des stratégies sectorielles de développement des compétences.
    Les concepts et mots clés de la motion du débat, entre autres les compétences, l’employabilité, la croissance économique figurent dans notre futur document de politique.
    Hélas entre le verbe et l’action, il y a un grand écart.

    hary

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